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L’église Saint Apollinaire de l'Argentière la Bessée


Une volonté épiscopale

Saint-Apollinaire fait partie de ces églises édifiées au XVe siècle en pleine période de lutte contre les Vaudois. En fait, dans le cas de l’église Saint-Apollinaire, il s’agirait plutôt d’un agrandissement que d’une construction, car au XIIIe siècle, il est déjà fait mention d’une église sous ce vocable.
Dans son style architectural l’église Saint-Apollinaire - comme la majeure partie des églises construites entre le XVe et le XVIe siècles dans le diocèse d’Embrun - reprend les grands principes de la cathédrale d’Embrun édifiée au XIIe siècle. Saint-Apollinaire donne au visiteur le sentiment d’être en relation avec une oeuvre romane, alors qu'il s’agit d’un monument bien plus tardif. Ces lignes sont pures, sobres, presque archaïques. Les chapiteaux à masques côtoient les atlantes grimaçants. Ici, un visage renversé tire la langue d’un air moqueur, là une coquille saint Jacques nous rappelle qu’au cours du Moyen Age, L’Argentière était une étape sur le chemin qui menait à Compostelle. Les pèlerins piémontais désireux de faire le pèlerinage empruntaient le Col du Montgenèvre pour suivre ensuite la vallée de la Durance.

Sainte Barbe

Des éléments architecturaux sont particuliers à cet édifice : le porche qui devait s’inspirer du Réal de la cathédrale d’Embrun n’a jamais été terminé (ou a été détruit), ce qui donne à la façade méridionale un aspect insolite. La flèche octogonale qu’arborait le clocher jusqu’au début du XXe siècle a disparu, abattue par la foudre; une flèche quadrangulaire beaucoup plus sommaire la remplace aujourd’hui. Le tympan sous voussures en plein cintre, ainsi que certaines sculptures du linteau ont été victimes de burinage; Guerres de Religion et Révolution française. Une sculpture représentant le Christ en Majesté a été arrachée du tympan; on aperçoit encore la forme de la mandorle dans laquelle la statue s’inscrivait. Sur le linteau, les « initiales sacrées » : IHS (Jésus sauveur des hommes) et M (Marie) ont également subi des altérations volontaires, tout comme les atlantes à qui on a coupé le sexe. Au contact de ce monument, on ne peut rester insensible à ces marques laissées par l’homme et par l'histoire.

Lorsque le soleil le permet, on peut encore deviner la polychromie sur les sculptures du porche. Il y a six siècles le vert, l’ocre et le bleu illuminaient et animaient les sculptures de ce portail, à la fois sobre et en finesse. La porte de noyer et de mélèze de la région (classée M-H et restaurée à l’initiative de la municipalité en 2008) est renforcée de pentures et de clous en fer forgé. Le verrou « à tête de chimère » qui servait à barrer cette porte monumentale comporte des inscriptions qui permettent de le dater : « Guilhem Rous. 1559 ». La particularité de ce verrou, véritable oeuvre d’art (classé M-H) est de posséder l’intégralité de son mécanisme de fonctionnement. Cette porte monumentale a remplacé une porte du XVe siècle, qui se situait plus à l'ouest. Une inscription (en partie effacée) ainsi qu'une date sont gravées sur le linteau de la porte qui jadis menait aux tribunes : « Presbyterium (…)1444 ».

Des peintures murales extérieures ornent le mur méridional du chevet. Elles se composent de trois niveaux : Niveau supérieur : les vertus qui sont symbolisées par des femmes arborant chacune un élément particulier. Une inscription en Français (aujourd’hui presque disparue) facilitait l’identification des allégories. Niveau médian : les vices sont représentés par des hommes ou des femmes montés sur un animal « totem ». Niveau inférieur : les châtiments. L’enfer est évoqué par des flammes, des démons et des bêtes féroces qui s’acharnent sur chacun des vices.
Une baie en plein cintre sépare les vices en deux groupes. Au-dessus de cette ouverture se trouve un cartouche dans lequel est inscrite la date de réalisation de ces fresques : ANO DNI 1516 - G. CONPINGIT. Des fresques plus anciennes apparaissent sous celles du XVIe siècle : des losanges rouges et blancs, ainsi que des rinceaux végétaux dans l'arcature de la baie.
La représentation des vices, des vertus et des châtiments est chose courante dans la vallée de la Haute-Durance. Le plus souvent ce thème est placé à l’extérieur des édifices, sur des parties « stratégiques » destinées à être vues par le plus de monde possible, y compris par les hérétiques Vaudois.

Le choix de ce thème est didactique ; il s’agit de placer l’Homme devant les réalités de sa condition : un être précaire créé par Dieu et qui se doit de vivre en respectant les règles dictées par ce dernier. Dans le cas contraire, la représentation des châtiments est plus qu’évocatrice et doit pousser l’être humain à la réflexion. A l’issue de la lutte contre les Vaudois et au moment où le Protestantisme commence sa progression, l’Eglise Catholique - à travers ses prédications - se veut moraliste et rigoriste. Les messages laissés par les constructeurs de Saint-Apollinaire vont évidemment dans le même sens. Mais la finesse des réalisations, l’expression qui se dégage des sculptures et des peintures, le choix des emplacements, les symboles utilisés, laissent à penser que le Maître d’œuvre et son équipe ont eu la liberté de s’exprimer. En effet, sur le linteau un message ne peut laisser indifférent à qui sait le lire ; il est écrit ceci : MATHE (séparé par un cartouche englobant le symbole de la Vierge) US. Dans un premier temps, on pourrait pensé à Matthieu l’Evangéliste, mais dans ce cas, le sculpteur n’aurait pas scindé son nom ainsi, mais plutôt de cette manière : MA – THEUS (don de Dieu en Hébreux). En outre, le A est représenté par le compas et l’équerre imbriqués, symboles des Compagnons depuis le Moyen Age. On est donc là en présence d’un message compagnonnique : MATHE signifiant « transmets » et US « ce que tu sais ». C’est encore aujourd’hui le message que véhicule le Compagnonnage. Il est rare de trouver des messages compagnonniques aussi bien en vue dans un édifice religieux, mais dans le cas de Saint-Apollinaire, le subterfuge, d’une grande subtilité, n’a pas permis à l’Eglise de déceler le message caché du linteau. Message ésotérique et corporatiste, qui ne l’aurait sans doute pas laissée indifférente…

Nathalie POGNEAUX
Historienne
Service culturel municipal
05120 – Ville de L’Argentière-La Bessée
n.pogneaux@ville-argentiere.fr


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